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Un espace public sécurisant et convivial pour les femmes

Les femmes et les hommes n’ont pas le même rapport à l’espace public. Afin de prendre en compte la notion de genre – ou « gender mainstreaming » – dans son aménagement, l’asbl Garance a réalisé une publication intitulée « Espace public, genre et sentiment d’insécurité ». Laura Chaumont, co-rédactrice de la brochure avec Irène Zeilinger, répond à nos questions.

Comment votre association s’est-elle intéressée à l’espace public?

Créée il y a 15 ans, l’asbl Garance est une association d’éducation permanente visant à réduire les violences faites aux femmes. Notre spécificité est une démarche de prévention des violences. Notre travail de base consiste en des formations à l’auto-défense où nous accueillons des participantes de 8 à 93 ans ! Mais nous menons également des actions spécifiques, notamment auprès de femmes migrantes, âgées ou handicapées, ainsi qu’auprès d’enfants. La Région bruxelloise nous a commandé une étude sur l’impact des aménagements urbains sur le sentiment d’insécurité des femmes. Suite à cette étude, nous avons publié en 2012 un cahier général de recommandations pour un aménagement « genré » de l’espace public. Nous espérons entamer une deuxième phase de formation des professionnels de l’urbanisme à la notion de genre.

Quels problèmes rencontrent les femmes dans l’espace public?

Bien qu’elles représentent la moitié de la population, les femmes restent discriminées dans le monde du travail, l’espace privé, mais aussi dans l’espace public car les femmes l’utilisent différemment des hommes. Elles « bougent » dans l’espace public tandis que les hommes l’« occupent ». Les femmes effectuent de nombreux trajets: conduire les enfants à l’école, faire les courses, s’occuper de personnes dépendantes, etc…. Mais si les femmes utilisent beaucoup l’espace public, notre étude montre que c’est là qu’elles ont le plus peur et s’y sentent vulnérables. Elles développent des comportements d’évitement, tels que de ne pas sortir à pied la nuit, d’éviter certaines rues, de s’habiller d’une certaine façon, etc… Ces adaptations du mode de vie pour se protéger ont un impact sur leur mobilité et leur citoyenneté.

Comment établissez-vous vos recommandations d’aménagement « genré » de l’espace public?

Notre principe est de donner la parole aux femmes. L’aménagement de l’espace public est trop souvent encore une question d’hommes. Les femmes sont les meilleures expertes pour définir les mesures à prendre car elles sont confrontées quotidiennement au sentiment d’insécurité dans l’espace public. Pour cela, nous utilisons des marches exploratoires. Au départ d’une carte du quartier, un groupe de femmes effectue un parcours de deux heures durant lequel elles observent et discutent des lieux qu’elles aiment ou dont elles ont peur. Ces marches ne sont pas mixtes pour faciliter la communication. Une grille de lecture commune de dix critères méthodologiques est utilisée pour en tirer les enseignements. Pour établir notre cahier de bonnes pratiques, nous avons réalisé une vingtaine de marches dans dix communes bruxelloises. Nous achevons actuellement des marches exploratoires à Scharbeek et Namur. Les recommandations issues de ces marches devraient être incorporées aux cahiers des charges des travaux d’aménagements des sites étudiés.

Quelles sont les mesures d’amélioration de l’espace public pour les femmes?

Les principales mesures décrites dans notre brochure pour diminuer la peur des femmes dans l’espace public sont basées sur les concepts suivants. Garantir de la lumière par un éclairage public nocturne bien implanté et efficace. Assurer une transparence de l’espace public en l’ouvrant au regard de tous afin d’augmenter le contrôle social, notamment en évitant les murs aveugles et les barrières visuelles. Penser à une bonne accessibilité grâce à des trottoirs larges, entretenus, libres d’obstacles et complétés de passages piétons. Permettre la fluidité des trajets par des panneaux indicateurs et des noms de rues lisibles. Enfin, penser confort pour que les femmes se sentent à l’aise dans l’espace public en offrant des toilettes publiques, nombreuses et propres, et des bancs publics, confortables et sécurisants. Au-delà de mesures techniques, il faut sortir de la logique d’espaces affectés à des groupes spécifiques – plaines de jeux pour les mamans et les enfants, rues de cafés pour les hommes, infrastructures sportives pour les garçons,… – et permettre une diversité d’occupation de l’espace public. Cela augmente le contrôle social et diminue le sentiment d’insécurité des femmes.

La notion de genre concerne-t-elle toute la société?

L’introduction de la notion de genre dans l’espace public est bénéfique pour tous car elle rend la ville plus agréable. Ainsi, permettre le passage des poussettes rend service aux personnes à mobilité réduite ou offrir des toilettes publiques intéresse aussi les hommes! L’amélioration du contrôle social recrée des liens entre les habitants et renforce la sécurité plus qu’une augmentation de la présence policière. L’approche genrée de l’espace public contribue au respect de l’environnement, notamment en facilitant la marche à pied. Enfin, pour autant qu’ils soient incorporés aux travaux dès le départ, les aménagements genrés ne constituent pas un surcoût!